2020
24 july - 16 august

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of Jazz in Marciac

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Portrait

Serge Loupien, the ink of Jazz

Une page quotidienne dans Libération : quand Serge Loupien couvrait le festival, ses articles très attendus nourrissaient d’intenses débats. « Clivant », dites-vous ? Plus simplement, « libre ».

Une figure. Mieux que ça : une gueule. Une gueule et une silhouette plutôt impressionnante. On l’imaginerait facilement tourner dans un polar, Serge Loupien, et sans doute pas du côté des flics, mais ce serait oublier sa profonde gentillesse et son goût de la discrétion. L’ancien journaliste de Libération – le Libé de la grande époque – ne se la raconte pas, même s’il a des tas de choses à raconter.

Ce spécialiste de jazz est né avec le rock. Quand, à la fin des années 50, on habite près de la base américaine du Camp des Loges, à SaintGermain-en-Laye, on peut profiter en avant-première des quarante-cinq tours de Little Richard et consorts. Ça change de Tino Rossi, de Bourvil et des opérettes que les parents du petit Serge l’amenaient voir à Paris. Le banlieusard appréciait d’investir la capitale mais cette musique, comment dire, il l’aimait surtout quand elle s’arrêtait. Il ne manquait pas d’ouverture d’esprit, pourtant. Sa découverte du jazz ? « Cette musique m’intriguait », explique-t-il.

Son premier disque en la matière est un vingt-cinq centimètres de Woody Herman acheté en solde. L’écoute le laisse « dubitatif ». Sydney Bechet participera aussi à l’apprentissage, de même que le Dutch Swing College Band, groupe néerlandais qui a eu la curieuse idée de reprendre en dixieland le « Dominique-nique-nique » de Sœur Sourire. On est bien loin du free jazz dont Serge Loupien tombera amoureux quelques années plus tard. 

 

Féru de free jazz 

Après une expérience avortée à l’École Normale, trois ans derrière un guichet de banque et deux périples en Inde, au Népal et en Afghanistan, on le retrouve à la faculté de Vincennes où il décroche une maîtrise de sociologie et une licence de musicologie. Le voilà maître auxiliaire de musique en banlieue. Ses élèves apprécient bien plus ses méthodes que les inspecteurs de l’Éducation Nationale. 

Tant pis pour eux, et tant mieux pour nous : le prof est devenu journaliste. Il commence par écrire dans Jazz Hot et dans le Monde de la Musique. Féru de free jazz, musique de révolte et de revendication, il se retrouve engagé à Libération. Autre temps, autre presse : « Je suis arrivé dans un journal où il n’y avait pas un journaliste ! On découvrait tout. Tout le monde touchait le même salaire, et on parlait de ce qu’on voulait. » 

Les années passent mais on s’autorise encore quelques folies : consacrer une page quotidienne à Jazz in Marciac dans le cahier d’été, par exemple. Le premier article de Serge Loupien sur le festival avait été sévère mais on connaît ce genre de film où le héros finit par épouser la fille avec qui il s’est disputé. Durant des années, collaborant en particulier avec le photographe Philippe-Gérard Dupuy, le journaliste couvrira JIM du premier au dernier jour. Une centaine d’exemplaires de Libé sont distribués gratuitement dans le village, et ses articles nourrissent des débats parfois vifs : « Comme ils ne me connaissaient pas, j’ai vu des gens s’engueuler devant moi sur ce que j’avais écrit… » 

 

Vous y êtes allé un peu fort, aujourd’hui…

Il est vrai que Serge Loupien ne trempe pas sa plume dans la tisane. Quand il aime, il le dit. Et quand il n’aime pas, aussi. Aucun témoin n’a oublié les journaux déchirés par les intermittents du spectacle qui n’avaient guère apprécié son opinion sur leur façon de mener le combat. « En tout cas, je n’ai jamais eu de remarques de la part des organisateurs. On me disait tout au plus : «Vous y êtes allé un peu fort, aujourd’hui…» Mais je n’ai jamais été vraiment méchant. » 

Preuve de son bon fond, Loupien n’énumère que de bons souvenirs. Ornette Coleman et John Zorn qui secouèrent les habitudes, Nina Simone dont les fêlures bouleversèrent le public, la sublime Jeanne Lee en première partie de Dee Dee Bridgewater… Sans oublier les pépites du festival Bis, de Peter King (« le meilleur saxophoniste anglais selon Charlie Watts ») au guitariste Jean Bonal en passant par le batteur Christian Ton Ton Salut et le fidèle et formidable saxo Olivier Temime. 

J’ai aussi assisté à une master class où un gamin de 5ème avec des cheveux blonds jusqu’à la taille montrait un talent exceptionnel. C’était Émile Parisien, qui a eu droit à son tout premier article dans Libé !

 

 Depuis, bien des pages ont tourné, et si Serge Loupien n’écrit plus dans Libération, on peut trouver sa signature sur différents ouvrages, dont le dernier évoque « La France Underground » aux éditions Rivage Rouge. Il y est notamment question de free jazz, ce free jazz qu’il écoute encore chez lui.

Nous en voudra-t-il de citer le Fou chantant en conclusion ? « Fidèle, fidèle, je suis resté fidèle… » 

Brice Torrecillas
 

Serge Loupien © William Beaucardet